Voici une nouvelle que j'ai écrite cette année, pour répondre au concours de nouvelles du salon du livre de Lille, où je serai présente.
Un musée qui dort
Dans le Nord de la France vivait un vieil homme excentrique du nom de Pierre Louis de la Perret. C'était une sorte de rustre au sourire rare. Il en avait trop vu, trop entendu. Ses épais sourcils broussailleux cachaient une partie de ses yeux bruns, en contrastant avec ses rares cheveux grisonnants. D'innombrables rides parsemaient son visage, le rendant craquelé comme un parchemin. Il aimait porter un chapeau melon et un manteau de feutre lorsqu'il allait en ville, et s'appuyait sur une canne en bois brut. Il n'avait ni femme, ni enfants pour lui tenir compagnie et ne savait plus ce qu'aimer voulait dire. Et comble de son malheur, il était riche et même immensément riche à un tel point que son argent placé lui rapportait de plus en plus chaque jour. Or, comme chacun le sait, l'argent ne fait pas le bonheur... et notre pauvre Pierre Louis n'avait plus de soleil pour éclairer sa sombre vie.
Mais, un jour, alors qu'il lisait son journal dans son fauteuil, il aperçut un article concernant le musée de la ville. En gros titre on pouvait lire :
FERMETURE DU MUSEE ITZAMNA
Dans cet article, on annonçait que suite au décès du directeur et au manque de visites, le musée fermerait sous peu. Le vieil homme bourgeois n'éprouvait aucun intérêt pour les musées et aurait dû oublier cet article qui ne le concernait pas. Pourtant, durant la journée, alors qu'il jouait au golf, seul dans son terrain privé, alors qu'il soupait le soir des repas livrés directement par des traiteurs ou tandis qu'il se retournait dans son lit sans parvenir à trouver le sommeil, ce musée l'envoûtait et rien ne parvenait à l'en défaire. Une âme inconnue semblait l'attirer.
Le lendemain matin, poussé par une force intérieure, il prit son manteau et sortit. Il marcha sans vraiment savoir où il se rendait lorsque soudain un homme pressé le bouscula et fit tomber sa canne. Le vieil homme se baissa avec difficulté pour la ramasser, en grommelant, et lorsqu'il se redressa lentement, son regard se fixa sur une vieille pancarte aux couleurs passées par le temps sur laquelle était gravé
« MUSEE ITZAMNA ».
Devant lui s'édifiait une immense bâtisse du XVIème siècle, fissurée de long en large, aux vitres parfois brisées. Intrigué, il décida de gravir les marches à l'aide de la rampe et poussa difficilement la porte grinçante. Il s'approcha du guichet poussiéreux où une vieille femme aux cheveux gras, voûtée, lisait un magasine :
- Bonjour, madame, j'aimerais une entrée adulte pour le musée, s'il-vous-plaît.
Visiblement agacée, l'employée lui tendit un ticket et lui demanda sèchement :
- J'espère que c'est le tarif sans visite guidée, car l'accompagnateur n'aime pas être dérangé ! fit-elle en désignant du menton un homme assoupi sur un banc.
- Disons que s'il est aussi aimable que vous, je préfère m'en passer, lui jeta le vieil homme, acerbe.
Puis il pénétra dans la galerie d'un pas léger sous le regard ahuri de la mégère. Ce musée avait visiblement une drôle d'influence sur lui...
Pierre Louis regarda autour de lui. La poussière recouvrait les œuvres d'art et les sculptures en tous genres. En marchant, le vieil homme s'empêtra dans une toile d'araignée au beau milieu de l'allée et en sortit couvert de fils. Le musée dormait et personne n'avait l'air de vouloir le réveiller...
Il avait un sentiment de déjà vu. Les œuvres, exclusivement mayas, n'avaient pas bougé depuis des années. Au fond d'un couloir sombre, une porte entrouverte sur laquelle était inscrit « Défense d'entrer » attira son regard. Ne se sentant pas concerné par cette interdiction, le curieux, sans-gêne, poussa la porte avec sa canne. Il pénétra dans une salle obscure, sans fenêtres, où la seule clarté venait de la porte. Au centre de la pièce, trônant sur un socle en bois précieux, se tenait un chef-d'œuvre en céramique peinte et orné de bijoux qui semblait représenter le dieu Itzamna. Tout autour de lui, les murs étaient nus. A la grande surprise du vieil homme, sur le plancher en chêne, il y avait un contour tracé à la craie ressemblant à une silhouette humaine.
Une voix basse venant de nulle part murmura :
- Vénérable étranger, comme tu es bon de venir me rendre visite ! Je t'attendais depuis si longtemps. Durant ta vie, tu as été piétiné, humilié par tes richesses mais aujourd'hui la gloire est devant toi. Je vais pouvoir t'apporter le bonheur dont tu as toujours rêvé ! Je suis à toi !
A la fois terrifié et attiré, Pierre Louis de la Perret sentit monter en lui un sentiment de puissance. Il rentra chez lui avec l'obsession d'acquérir le musée.
Il fit toutes les démarches nécessaires pour en devenir le propriétaire. Il ferma le musée pour travaux et recruta une hôtesse de caisse, une femme de ménage et trois guides. Il baissa les prix d'entrée et engagea un peintre professionnel pour ravaler la façade du musée. Il plaça des banderoles et des affiches un peu partout dans la ville et aux alentours. Et un mois plus tard, ayant investi jusqu'à son dernier denier, il rouvrit un musée transformé, avec des œuvres splendides !
Seule une pièce était restée à l'état d'origine, celle d'Itzamna. Elle n'était pas ouverte au public mais exclusivement réservée à Pierre Louis.
L'inauguration eut lieu un dimanche. Le matin, il n'y eut qu'un vieil homme curieux et une jeune femme. Mais l'après-midi, ce fut la ruée vers l'or. Il y avait des femmes, des enfants, des jeunes couples, des hommes, en bref, on aurait dit que la ville s'était donnée rendez-vous. Un grand réveil pour ce musée obtenu grâce à cet homme désormais reconnu et apprécié de la population.
Le soir, une fois la foule et les employés repartis, le nouveau directeur, satisfait de son investissement, referma la porte de l'intérieur. Seul, au milieu de sa réussite, il se rendit dans sa pièce favorite à la rencontre du Dieu créateur. Une fois à l'intérieur, il contempla, avec béatitude, cette force qui lui avait donné l'envie de mener à bien ce projet.
Soudain, il sentit monter une douleur dans son bras gauche, puis, comme un grand pic dans la poitrine. Il porta la main droite à son cœur et se sentit oppressé. Sa respiration se bloqua et le vieil homme s'effondra.
Le lendemain matin, au moment où les employés tentèrent d'ouvrir la porte, ils n'y parvinrent pas. Ne réussissant pas à joindre Mr de la Perret, ils contactèrent les autorités qui n'eurent pas d'autre choix que d'appeler un serrurier. Ils découvrirent le corps sans vie de Pierre Louis de la Perret, au pied de la statue. Un représentant de l'ordre traça, à l'aide d'une grosse craie blanche, le contour du défunt. Le musée fut à nouveau fermé et retomba dans sa léthargie.
Après enquête, l'autopsie démontra que la mort avait été le résultat d'une crise cardiaque.
Aujourd'hui, vous connaissez l'histoire de Pierre Louis de la Perret et d'Itzamna. Si vous souhaitez reprendre ce musée et le réveiller, sachez que la liste de directeurs ayant succombé aux charmes du dieu maya est très, très longue...